Préface de Bernard Stiegler

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Preface du livre:

Sauver le monde. Vers une société post-capitaliste avec le peer-to-peer. Par Michel Bauwens et Jean Lievens. Les liens qui liberent, 2015.


A lire:


La Préface de Bernard Stiegler.

Au cours des vingt prochaines années, l’automatisation va provoquer le déclin de la société fondée sur le salariat : 49 % des emplois devraient disparaître aux États-Unis, 43 % en Grande-Bretagne, 50 % en Belgique, 56 % en Italie et en Pologne 1. Cette immense transformation – qui résulte de l’intégration des automatismes par le numérique – constitue l’horizon des thèses avancées ici par Michel Bauwens, qui étudie et promeut le nouveau modèle de production rendu possible, lui aussi, par le numérique et fondé sur les relations de pair à pair, c’est-à-dire sur le dépassement de la prolétarisation, sur laquelle reposait jusqu’alors le capitalisme industriel – prolétarisation signifiant ici d’abord perte de savoir.

Comme Ars Industrialis et l’Institut de recherche et d’innovation, la P2P Foundation énonce pour principe que la réticulation numérique repose non plus sur un modèle fondé sur l’opposition fonctionnelle entre production et consommation, mais sur la constitution de communautés de savoirs élaborés à travers les relations entre pairs – c’est-à-dire sur la reconstitution de savoirs (vivre, faire, théoriser) qui ont été systématiquement détruits au cours des deux cent cinquante dernières années. Ce discours affirme la possibilité d’un salut : il s’agit de Sauver le monde. Un tel titre fera ricaner les sceptiques en tout genre – c’est-à-dire les dénégateurs qui, tels les «climatosceptiques », tentent encore de convaincre la Marquise que tout va très bien... contre tant d’évidences.

Ces évidences sont celles d’une profonde dégradation de la cohésion sociale des sociétés industrielles sur la Terre et des effets ravageurs sur les sociétés encore à la marge de l’industrialisation. Rien n’est fait à brève échéance pour y remédier dans les prochaines années, et ces dégradations ne feront que s’emballer, telle une incontrôlable réaction en chaîne. Cet état de fait résulte de ce que, depuis le début du xxie siècle, on appelle l’Anthropocène.

Dans la mesure où il perturbe les grands équilibres météorologiques, océanologiques, atmosphériques, hydrologiques et démographiques tout en épuisant les énergies combustibles aussi bien que sociales et psychiques et leurs matériaux physiques ou culturels, l’Anthropocène constitue une accélération insoutenable du devenir entropique qui menace un monde qu’il s’agit en effet de sauver.

Un tel salut suppose un changement radical dans l’organisation du travail, des relations sociales et de l’économie, qui prenne acte des transformations déjà accomplies par la numérisation depuis l’apparition du World Wide Web et qui dépasse l’état de fait qu’elles ont installé, à savoir la domination du monde par des industries réticulaires de plus en plus tentaculaires et issues du modèle californien de la Silicon Valley, si bien décrit par Evgeny Morozov dans « La prise de pouvoir des données et la mort de la politique 2 ».

L’actuel modèle de contribution volontaire ou involontaire imposé par l’économie des data qu’exploitent les «Big Four» et par ceux qui prospèrent dans leur écosystème est non seulement injuste, mais insolvable et hyper-prolétarisant : bien loin de déprolétariser les individus, il les télécommande de façon croissante à travers des technologies mimétiques pilotées par les algorithmes de calculs intensifs effectués en temps réel sur des données massives, qui forment de nouvelles sortes de «foules» au sens de Freud dans sa lecture de la Psychologie des foules de Gustave Le Bon 3.

Il en va ainsi parce que ces réseaux bottom-up captent la valeur et hyper-standardisent les comportements (les hyper-prolétarisent, en ce sens) en cachant et en monopolisant le traitement top down des données produites par les crowds, mobs et autres masses réticulées soumises au calcul intensif. Je crois, comme Geert Lovink, qu’à cet égard l’apparition des réseaux sociaux au cours de la première décennie du xxie siècle a constitué un tournant périlleux de soumission des dynamiques peer to peer à des modèles statistiques et probabilitaires de renforcement des comportements grégaires par le user profiling et les doubles algorithmiques en tout genre.

Le passage à une véritable économie pair à pair est cependant inéluctable à terme, pour quatre raisons

  • Dans le système actuel fondé sur le salariat et issu du fordisme, régulé par le modèle de croissance keynésien basé sur la redistribution de pouvoir d’achat par l’emploi (dont le néolibéralisme diminue les redistributions salariales, fragilisant le système, mais le maintenant par les artifices spéculatifs), l’automatisation massive va engendrer une insolvabilité systémique et conduire à un effondrement du capitalisme consumériste.
  • En plus de ces effets destructeurs du système macroéconomique, l’Anthropocène va lui-même générer des effets toxiques telluriques qui ne pourront être contrecarrés que par l’entretien et la valorisation de nouvelles potentialités néguentropiques.
  • Thalès, le «premier géomètre», installe le canon de la pensée rationnelle (le logos) comme modèle pair à pair, que Socrate perpétue dans sa pratique du dialogue, et comme principe d’évolution de la cité grecque, en tant que processus d’individuation collective fondé sur l’expression maximale des possibilités d’individuation psychique de chaque citoyen – instaurant ainsi le savoir et sa culture au cœur même de l’être-ensemble, tout à l’opposé de la décomposition des savoirs qui a aujourd’hui conduit à ce que certains nomment la functional stupidity 4 comme lot du capitalisme dit cognitif.
  • Seuls les savoirs sont producteurs de nouvelles potentialités néguentropiques, et seule une organisation sociale fondée sur leur valorisation systémique et leur culture selon les voies rendues possibles par la parité réticulée permettra de dépasser l’Anthropocène – et de «sauver le monde» pour entrer dans ce qu’il faudrait donc appeler le Néguanthropocène.

Nous pensons (Ars Industrialis et l’IRI) que cela suppose un nouveau modèle de redistribution des gains de productivité immenses rendus possibles par l’automatisation intégrale et généralisée, qui doit prendre pour matrice le régime des intermittents du spectacle tel qu’il a été instauré en France depuis 1936, tout comme le logiciel libre doit servir de matrice aux nouvelles formes d’organisation du travail entre pairs.

C’est pourquoi nous préconisons un revenu contributif, accordé à tous ceux qui cultivent leurs capacités (au sens d’Amartya Sen) et pour autant qu’ils s’engagent à les valoriser régulièrement dans des projets contributifs, eux-mêmes soutenus par des crédits contributifs accordés par des banques contributives, et sous les formes les plus diverses de socialisation: associations, services publics, entreprises. Les modalités de concrétisation de ce type de démarche doivent pouvoir être expérimentées sur des territoires qui en feront le choix, en particulier afin de créer pour leurs jeunes générations, les plus exposées aux conséquences de l’automatisation, la possibilité de produire des capacités de dépasser les automatismes.

L’automatisation est en effet ce qui, faute d’une appropriation du temps libéré au profit d’une augmentation des savoirs sous toutes leurs formes (savoir vivre, savoir-faire et savoir théoriser), ne peut que conduire à une accélération mortifère de l’entropie – cependant qu’au contraire la déprolétarisation comme reconstitution des capacités individuelles et collectives que sont les savoirs permet de transformer le temps gagné en possibilités néguentro- piques.

La société contributive fondée sur le revenu contributif valorisant la culture des capacités individuelles et collectives nécessite cependant la réinvention aussi bien du World Wide Web que des réseaux sociaux. Tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui, ceux-ci favorisent les formats de données calculables permettant d’extraire des informations sur les foules qui les massifient – au lieu de renforcer les singularités des pairs, qui peuvent seules constituer ensemble des savoirs dynamiques, sans cesse reconfigurés et améliorés par les controverses contributives.

C’est pourquoi il nous semble indispensable, pour confirmer et concrétiser les perspectives ouvertes par Michel Bauwens à partir de son extraordinaire connaissance pratique et théorique des dynamiques peer to peer, de répondre à l’initiative lancée par Tim Berners-Lee en mars 2014, The Web We Want 5, par la proposition d’un nouveau modèle d’architecture fondé sur la valorisation des singularités interprétables et non calculables – le calcul étant ce qui réduit entropiquement le singulier au particulier.


References

  • Ces chiffres ont été avancés par Jeremy Bowles, de l’Institut Bruegel, à partir d’une étude réalisée à l’Oxford Martin School par Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, et dont le quotidien belge Le Soir a fait état le 19 juillet 2014 : http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/ The_Future_of_Employment.pdf.
  • C’est ce qu’ont montré Thomas Berns et Antoinette Rouvroy dans « Gouver- nementalité algorithmique et perspectives d’émancipation : le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », Réseaux, n° 177, 2013. Je développe moi-même ces analyses dans La Société automatique, à paraître chez Fayard.
  • Mats Alvesson et André Spicer, « A stupidity-based theory of organiza- tions », Journal of Management Studies, vol. 49, n°